La perte ou prise de poids : sur la piste des perturbateurs endocriniens, partie 2

 

 

Suite et fin.

 

3. La piste du biote intestinal

 

L’effet des antibiotiques sur la prise de poids :

 

On sait depuis les années ’50 que les antibiotiques sont une sorte superaliment, grâce auxquelles l’industrie d’élevage est capable de produire de la viande pas cher, rapidement et en grande quantité : les animaux nourris aux antibiotiques deviennent des machines à stocker la graisse.

 

Les antibiotiques possèdent la propriété étonnante d'accélérer la croissance, et ont ainsi été massivement utilisées dans l’industrie élevage comme additifs alimentaires jusqu’à son interdiction en Europe en 2006. Cette pratique est toujours autorisée aux Etats-Unis. Et quand nous avons connaissance des négociations entre les Etats-Unis et l’Europe au sujet du TTIP ou autrement appelé TAFTA, et on entend parler d’  « harmonisation » des normes sanitaires, on peut deviner, dans quel sens ces normes d’élevage seront-elles harmonisées ?

 

De nombreuses études ont été menées sur le lien entre prise d’antibiotiques et la prise de poids. Cette méthode a même été plusieurs fois expérimentée sur des humains : dans les années ’50, en Guatemala, un groupe de scientifique a fait mener un régime d’antibiotiques sur des écoliers guatémaltèques pendant plus d’un an, pour étudier leur prise de poids. En Floride, un médecin a étudié la prise d’antibiotique deux fois par jours sur une période pouvant aller jusqu’à trois ans sur des malades mentaux dans un hôpital psychiatrique, et le gain de poids de ces malades a été plus de trois fois supérieur que celui du groupe de contrôle. En 1955, le laboratoire Pfizer a même sponsorisé un concours où les hommes devaient prendre le plus de poids possible en quatre mois à l’aide d’un régime basé sur les antibiotiques.

 

En 1954, le laboratoire pharmaceutique Ely Lilly a créé un additif alimentaire antibiotique destiné aux animaux d’élevage, considéré comme « une aide à la digestion ». C’est cette antibiotique en traitement additif qui a permis de garder les animaux à l’intérieur des bâtiments, car en plus de s’engrossir plus rapidement, les animaux pouvaient désormais subsister dans des conditions insalubres. C’était le début de l’ère des élevages industriels.

 

Même si l’utilisation des antibiotiques en traitement additif est désormais interdite en France,  en traitement préventif et curatif, elles sont toujours massivement utilisées, même si l’on peut observer une légère tendance à la baisse suite aux cas de plus en plus fréquents de résistances aux antibiotiques. Malheureusement, aujourd’hui, on peut toujours trouver des résidus d’antibiotiques et d’hormones dans le lait de vache, dans la viande. Même dans les laits de croissance et les petits pots de bébé, dire que notre « traitement » antibiotique via l’alimentation commence très tôt, et une petite dose quotidienne d’antibiotique, même minime, peut avoir un effet sur la composition de notre flore intestinale.

 

Ajoutons à cela les traitements antibiotiques qu’on a reçus dès notre enfance : en moyenne, un enfant habitant dans un pays développé a reçu 10 à 20 cures d'antibiotiques avant ses 18 ans. Le souci, c’est que les preuves s’accumulent selon lesquelles une antibiothérapie, même de courte durée, peut modifier durablement voire définitivement la composition de la flore intestinale. En clair, les antibiotiques éliminent les «mauvaises» bactéries, responsables d'infections, mais potentiellement aussi certains des germes utiles qui colonisent notre tube digestif. Certaines souches bactériennes risquent même de disparaître définitivement suite à une antiobiothéapie. Un remodelage qui pourrait avoir de sérieuses conséquences à long terme.

 

La prise d’antibiotique peut être particulièrement néfaste du point de vue de la prise de poids si elle est administrée dans les six premiers mois de la vie : selon les études, ces nourrissons ont eu une prise de poids ultérieure plus importante que ceux qui n’ont pas eu de traitement antibiotique dans les six premiers mois de leur vie. Heureusement, maintenant, tout le monde sait que « les antibiotiques, ce n’est pas systématique », mais les médecins les prescrivent encore beaucoup trop souvent par précaution.

 

Malheureusement, il y a de plus en plus de certitude que l’ « épidémie » d’obésité du monde occidentale et en particulier de celui des Etats-Unis ne peut être uniquement causée par l’alimentation et le nombre de calories ingérées. L’utilisation massive et systématique des antibiotiques a un rôle majeur à jouer dans l’apparition de cette « épidémie », du fait de leur effet sur le stockage de graisse.

 

Les probiotiques, ajoutés dans les produits laitiers ou dans les « alicaments » montent des effets similaires, mais dans une moindre mesure. En effet, l’effet sur la prise de poids dépendrait du type de probiotique. Les espèces de bactéries probiotiques incriminées seraient  Lactobacillus acidophilus, Lactobacillus fermentans et le Lactobacillus reuteri.

 

POIDS ET DIVERSITE BACTERIENNE

 

Diverses études sont menées pour étudier la composition exacte du microbiote intestinal. Selon ses études, la richesse de la flore intestinale influerait sur le risque de certaines maladies, telles que le diabète, les maladies cariovasculaires et l’inflammation chronique de l’intestin.

Lors de l’étude du consortium international MetaHIT, les biologistes ont analysé la composition du génome des matières fécales de 292 adultes danois dont 169 obèses. Les trois quarts des individus étaient caractérisés par une grande richesse bactérienne, tandis que le quart restant présentait une flore intestinale pauvre, tant en espèces bactériennes qu’en abondance. Si chaque groupe comportait des personnes obèses, celles-ci constituaient 80 du groupe caractérisé par une faible diversité bactérienne. En comparant les populations obèses des deux groupes, les biologistes ont observé que les personnes présentant une faible diversité bactérienne avaient une propension accrue à prendre du poids et à développer des complications liées à l’obésité : diabète de type 2, problèmes hépatiques, cardiovasculaires, inflammation chronique de l’intestin. D’autres études ont confirmé ces résultats.

 

Dans l’intestin, on trouve deaux grandes familles de bactéries : les bactéroïdètes et les firmicutes. Normalement, il y a un équilibre entre ces deux familles, mais chez les personnes obèses, on peut observer un déséquilibre en faveur des firmicutes, qui digère mieux les glucides complexes et qui extraient plus de calories des aliments, et créent ainsi de la masse graisseuse.

 

TROUBLES ALIMENTAIRES ET MICROBIOTE

 

Jusqu’il y a peu, les troubles du comportement alimentaire, comme l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie ont été considérées comme des troubles mentaux, et traitées sur le plan psychologique. Une étude de l’Inserm démontre le rôle majeur d’une protéine bactérienne intestinale dans l’apparition des troubles alimentaires. L’appétit est normalement régulé par une hormone, l’hormone de la satiété, la mélanotropine. Mais cette protéine bactérienne récemment découverte semble être un sosie parfait de la mélanotropine, de l’hormone de la satiété. « Cette protéine (ClpB) est fabriquée par certaines bactéries telles qu’Escherichia coli présentes naturellement dans la flore intestinale. En présence de la protéine, des anticorps sont produits par l’organisme et dirigés contre celle-ci. Ils vont aussi se lier à l’hormone de la satiété du fait de son homologie de structure et donc modifier l’effet satiétogène de l’hormone. La sensation de satiété est atteinte (anorexie) ou n’est plus atteinte (boulimie – hyperphagie). Par ailleurs, la protéine bactérienne apparait elle-même avoir des propriétés anorexigènes. » Les chercheurs sont en train de développer un test sanguin pour détecter la présence de cette hormone, pour pouvoir proposer des thérapies individualisées basées sur les résultats de ce test. En même temps, d’autres essais sont menés pour corriger l’action de cette protéine bactérienne, pour qu’elle ne puisse plus fausser la sensation de satiété de la personne concernée.

 

BACTERIOTHERAPIE FECALE ET PRISE DE POIDS

 

Si l’on aborde les bactéries intestinales, et leurs effets sur le poids, on ne peut pas ne pas aborder ce sympathique pratique médical qu’est la transplantation fécale ! Appelée autrement bactériothérapie fécale, ou greffe fécale, c’est un traitement médical destiné à des patients souffrant de maladies intestinales résistant aux traitements antibiotiques classiques : on réintroduit une flore bactérienne saine, prélevée dans les selles provenant d'un donneur sain. Les bactériothérapies fécales sont également testées dans le traitement de l’obésité. Un cas d’école est celle de Madame L., qui, suite à une infection bactérienne antibiorésistante, a reçu une transplantation fécale de sa fille et est devenue obèse par la suite de cette transplantation alors qu’elle avait un poids normal stable avant. Le plus troublant, c’est que sa fille, la donneuse est également devenue obèse, la question se pose si la prise de poids de Mme L. résulte de la transplantation du microbiote «obésogène» de sa fille.

Les études menées sur des souris vont dans le même sens : les souris minces, qui ont reçu les microbes fécales d’une souris en surpoids, ont tendance à prendre du poids suite à la transplantation.

 

Inversement, lors d’une étude menée au Harvard, on a pu faire perdre du poids à une souris, en lui transférant la flore bactérienne d’une autre souris. Suite à ces études, les chercheurs pourraient développer des traitements pour modifier la flore intestinale des personnes obèses,   pouvant leur faire éviter des opérations lourdes.

 

Encore dans une autre études, des souris ont génétiquement été rendues stériles au niveau du microbiote : ces souris étaient significativement plus minces que les souris normales non modifiées, malgré à ce qu’elles ingéraient un tiers de calories en plus. En leur transférant le microbiote fécal des souris obèses, on a réussi à leur faire prendre du poids.

 

MODE DE NAISSANCE, ALLAITEMENT ET OBESITE

 

Encore sur la piste bactérienne, il est intéressant d’observer le lien entre les naissances par césarienne et le poids de l’enfant. En effet, la naissance par césarienne serait un des facteurs de l’obésité infantile ultérieure. L’enfant développera un microbiote intestinal différent selon ce qu’il naît par césarienne ou par voie basse. Sachant que l’enfant et le tube digestif de l’enfant à naître est stéril dans l’utérus de sa mère, la peau, les muqueuses et les intestins de l’enfant sont colonisés avec les bactéries avec lesquelles il rentre en contact durant et immédiatement après la naissance. En traversant le vagin de sa mère, il rentre en contact avec les microbes « domestiques » dont il aura besoin pour développer une flore intestinale équilibrée et qui déterminera en grande partie sa capitale santé. Alors que dans le cas d’une naissance par césarienne, l’enfant ne pourra pas rencontrer la flore bactérienne de sa mère et son digestif sera colonisé par les bactéries l’entourant dans les premières heures et jours de sa vie dans son entourage immédiat.

 

Selon une étude menée à l’Hôpital pédiatrique de Boston, le taux d’obésité à l’âge de 3 ans est deux fois plus élevé chez les enfants nés par césarienne (15,7%) que chez ceux nés par voie basse (7,5%). Une étude britannique, menée par les scientifiques de l’Imperial College of London, sur près de 40 000 personnes, montre que l’IMC (indice de masse corporelle, proportion entre taille et poids) des adultes nés par césarienne est supérieur de 0,5 par rapport aux adultes nés par les voies naturelles. A l’égard des résultats de ces études, il est utile de se poser la question si les césariennes de convenance, dont la proportion n’arrête pas d’augmenter, ne devraient pas être évitées vu les risques sur la santé ultérieure de l’enfant ?

 

De la même manière, l’allaitement joue également un rôle majeur dans la prévention de l’obésité infantile. L’allaitement a un rôle protecteur sur le risque d’obésité à vingt ans, entre autre grâce à  l’importance des apports élevés en lipides dans le lait maternel. Il favorise aussi le bon développement de la flore intestinale et augmente ainsi l’efficacité du système digestif.

 

Quand on connaît l’importance de la transmission de la flore bactérienne de la mère à l’enfant, la mère a tout intérêt de soigner sa santé et faire attention à son alimentation avant et durant la grossesse, pour pouvoir transmettre à son enfant à naître un microbiote équilibré. Le but, ce n’est aucunement culpabiliser les mères, mais leur transmettre l’information sur l’importance de cette « héritage » bactérienne, c’est une belle opportunité qui nous est offerte  : on n’a aucune possibilité d’influer sur l’héritage génétique de notre enfant à naître, par contre, nous pouvons influer sur son héritage bactérienne, qui influencera sa santé tout au long de sa vie.

 

CONCLUSION

 

Le poids total de la flore intestinale est estimé à environ 1,5 kg chez chaque individu, elle est composée d’une dizaine de milliers de milliards de bactéries, virus et autres micro-organismes. Comme on a vu, sa composition et son efficacité dépendent de multiples facteurs, sur lesquelles on a plus ou moins d’influence tout au long de la vie : mode d’accouchement, choix entre allaitement ou lait de croissance, prises d’antibiotiques et de probiotiques, modes de vie et d’alimentation.

 

Une alimentation de type méditerranéenne, riches en fibres végétales, en fruits et en légumes, favoriserait le développement d’une flore intestinale équilibrée et efficace sur le plan digestif. Le microbiote se nourit des fibres, nous avons donc tout intérêt d’adopter un régime riche en fibres végétaux. Même une flore déséquilibrée, en adoptant un régime équilibré sur le long terme, peut être durablement modifiée dans le bon sens.

 

Liens pour aller plus loin :

 http://sante.lefigaro.fr/actualite/2011/08/29/15824-enfants-prennent-trop-dantibiotiques

http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/02/25/le-scandale-alimentaire-qui-s-annonce_1838402_3232.html

http://www.nytimes.com/2014/03/09/opinion/sunday/the-fat-drug.html?_r=0

http://www.lepoint.fr/invites-du-point/didier_raoult/ces-antibiotiques-et-ces-probiotiques-qui-font-grossir-05-09-2012-1502822_445.php

http://www.inserm.fr/espace-journalistes/anorexie-boulimie-une-proteine-bacterienne-mise-en-cause

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2015/02/16/un-cas-d-obesite-apres-une-transplantation-fecale_4577638_1650684.html

http://www.latimes.com/science/sciencenow/la-sci-sn-fecal-obesity-20150204-story.html

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2012/05/31/obesite-la-piste-des-cesariennes_1710831_1650684.html

http://www.santemagazine.fr/actualite-bebe-ne-par-cesarienne-attention-plus-de-risque-d-obesite-58030.html

http://www.inserm.fr/espace-journalistes/lait-maternel-et-alimentation-jusqu-a-2-ans-un-moyen-de-prevenir-le-risque-d-obesite-de-l-enfant

http://www.futura-sciences.com/magazines/sante/infos/actu/d/medecine-lait-maternel-favorise-bon-developpement-flore-intestinale-40933/

http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20130404.OBS6842/prise-de-poids-le-role-cle-de-la-flore-intestinale.html

http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/actu-obesite-le-risque-de-complication-depend-de-la-flore-intestinale-31942.php

http://www.slate.fr/story/56975/bacteries-obesite-flore-intestinale-maigrir

http://www.topsante.com/nutrition-et-recettes/la-sante-par-les-aliments/les-bons-aliments/apres-un-traitement-antibiotique-je-mange-quoi-pour-restaurer-ma-flore-intestina-73775

D’autres articles intéressants :

https://www.google.fr/search?q=giulia+enders&ie=utf-8&oe=utf-8&gws_rd=cr&ei=XqJQVqezAYquU7D6hYAC#q=giulia+enders+ob%C3%A9sit%C3%A9

http://www.futura-sciences.com/magazines/sante/infos/actu/d/medecine-staphylocoques-dangereux-transmis-vaches-48317/

http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20100219.OBS7490/antibiotiques-et-probiotiques-feraient-ils-grimper-la-balance.html

http://www.temesira.org/notre-flore-intestinale-et-son-developpement-a-partir-de-la-naissance-2/

 

4. La piste des blocages psychiques

 

 

 

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December 1, 2015

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